Édito

Cette première Biennale d’architecture et de paysage est un événement majeur pour la Région Île-de-France qui mène, depuis le début de la mandature, une politique d’aménagement et d’urbanisme à la fois innovante et durable, ambitieuse, et tournée vers l’homme, la nature et la ville.

Première région d’Europe en matière économique et pour la qualité de vie, l’Île-de-France doit sans cesse se réinventer pour continuer de se développer, répondre aux attentes des Franciliens et renforcer son attractivité internationale, tout en prenant en compte les enjeux d’une gestion économe des espaces et des ressources.

Dès 2016, aux côtés des communes et des intercommunalités, la Région joue un rôle moteur pour relancer la construction de logements dans toute l’Île-de-France. Or, s’il faut construire plus, il faut surtout construire mieux, en aménageant de façon créative des quartiers où les Franciliens seront heureux de vivre, tout en répondant à l’objectif de réduction de notre impact écologique. Cette volonté s’est concrétisée dans la création du dispositif régional des 100 Quartiers innovants et écologiques et dans notre engagement en faveur des démarches d’urbanisme transitoire qui visent à générer de la valeur ajoutée sur des terrains délaissés, parfois en déshérence, en attente de projets pour qu’ils soient le terreau d’une vie culturelle, associative et citoyenne renouvelée.

En 2017, afin de faire entrer la nature dans les villes, pour permettre à tous les Franciliens d’accéder à un espace vert de proximité à moins de 15 minutes à pied de chez eux d’ici 2021, la Région a lancé son Plan vert qui vise à renforcer la place du végétal, à concevoir et aménager des espaces verts, facilement accessibles et offrant de nombreux services aux habitants.

Dans le sillage naturel de ces initiatives réussies qui font bouger les territoires et en cohérence avec l’accord de Paris, la Région a souhaité lancer une manifestation allant au-delà de ses frontières. La Biennale d’architecture et de paysage d’Île-de-France sera un espace de réflexion, de mutualisation des savoirs, de mise en exergue des bonnes pratiques, de partage d’expériences relatives aux problématiques propres aux régions métropoles, en Île- de-France et à travers le monde, pour répondre aux défis climatiques et aux besoins de solutions innovantes qui construiront la ville de demain, autour de l’homme et de la nature.

Entretien avec François de Mazières, commissaire général de la Bap, maire de Versailles et ancien président de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

Il existe déjà de nombreuses biennales d’architecture. En quoi la Bap est-elle différente ?

Comme son nom l’indique, il s’agit d’une Biennale d’architecture et de paysage qui associe étroitement ces deux thématiques trop souvent envisagées séparément. Or, le défi des urbanistes du XXIe siècle est justement de proposer une vision globale, holistique, qui prenne en compte les grands sujets mis en lumière par la COP 21 : le réchauffement climatique, la pollution, l’urbanisation galopante, le manque de terres cultivables… La première ambition de la Bap est donc de montrer qu’architectes et paysagistes, mais aussi penseurs, artistes, entrepreneurs, élus et bien sûr citoyens ne peuvent plus agir séparément, chacun de leur côté. Cette biennale veut créer un dialogue, une dynamique fertile afin de protéger les terres cultivables et de promouvoir une cité à visage humain. La Bap ne se déroule pas à Versailles par hasard. Lorsque Louis XIV a créé ex-nihilo ou presque sa « ville nouvelle », le souverain avait sans doute souhaité que soit apportée une réponse à ce défi plus que jamais d’actualité : inventer un mariage harmonieux entre nature et architecture. Aux créateurs du XXIe siècle, maintenant, de repenser nos modèles de développement urbain, mais cette fois à l’échelle de toute l’Île-de-France et non plus d’une seule ville.

Concrètement, comment avez-vous conçu ce dialogue ?

Dans son esprit, la Bap ressemble à un arbre. Le tronc, ce serait cette envie commune à tous les acteurs que je viens de citer – à commencer par les commissaires de la biennale, bien sûr – de dessiner une vision d’avenir et de la traduire par un projet de ville durable, solidaire, fonctionnelle, esthétique. Une ville qui génèrerait de l’intégration plutôt que de l’exclusion. Les branches de cet arbre sont les multiples manifestations thématiques qui se dérouleront durant deux mois à Versailles, dans plusieurs lieux très forts et complémentaires. Au château d’abord, à travers une exposition sur les projets qui durant trois siècles ont ambitionné de transformer ce monument emblématique, mais sans jamais aboutir. L’occasion de découvrir le palais tel qu’il aurait pu être, de faire le lien entre passé et présent. De tracer aussi des parallèles sur les rapports complexes entre maître d’œuvre et maître d’ouvrage. Le grand architecte chinois Wang Shu explique qu’on ne construit jamais à partir d’une feuille blanche. Il a raison. On ne pourra pas se contenter demain de penser une ville ultra moderne et ultra connectée sans chercher à l’humaniser, par exemple en choisissant des matériaux incarnant cette continuité entre passé et présent.

Quels sont les autres sites forts de cette biennale ?

Deux hauts lieux de transmission, puisque la ville que nous sommes en train de construire est aussi celle que nous lèguerons aux générations futures. A la Petite Écurie du château, où se situe l’École Nationale Supérieure d’Architecture, des équipes d’Île-de-France et de plusieurs pays étrangers échangeront avec le public et les étudiants sur les nouvelles pratiques architecturales. A travers un parcours et de nombreuses réalisations, ce laboratoire d’idées montrera comment toute une profession est en train de s’adapter aux défis de notre modernité. Là encore, cette déambulation dans le superbe bâtiment de Mansart illustre la richesse du dialogue entre passé et présent.
Pour la première fois, le public pourra accéder aux incroyables réserves du Louvre à Versailles, où se trouvent des copies monumentales de chefs d’œuvres antiques ou classiques. Troisième lieu pédagogique et emblématique : le Potager du Roi, qui abrite l’École nationale de paysage où sera posée cette question cruciale : comment nourrir la ville en la mariant plutôt qu’en l’opposant à son environnement naturel ? Ce sera à la fois très concret, très positif et très festif, car de nombreux autres événements auront lieu dans toute la ville.

Par exemple ?

Echappées belles proposera une promenade dans Versailles, où trois expositions photo sur les villes résilientes en Île-de-France et dans le monde montreront que les solutions existent déjà.
À la chapelle Richaud, une autre exposition expliquera en quoi Versailles – pionnière du zéro-phyto – relève à son échelle ces défis architecturaux, écologiques et paysagers. La Bap doit s’adresser à tous car la ville de demain ne s’inventera pas sans ceux qui l’habitent. Pour cela, il faut de l’envie, du rêve, de l’enthousiasme, de la beauté, du partage, et ils seront au rendez-vous. Avec Esprit jardin, l’aménagement paysager de l’avenue de Paris, les expositions en plein air, les rues de Versailles vont se métamorphoser en un jardin extraordinaire sollicitant tous nos sens. Au Potager du Roi, chacun pourra par exemple déguster les fruits et les produits de la terre. Toutes sortes de rencontres, de débats, d’ateliers et d’inaugurations auront lieu un peu partout à Versailles et en Île-de-France. La Bap sera aussi une fête.

Vous portez ce combat depuis plus de quinze ans. Pourquoi ?

Dans les années 1980, j’ai commencé ma carrière comme sous-préfet à Moulins, dans l’Allier.
Déjà à cette époque, la désertification de la France rurale et le développement urbain disgracieux, mal maîtrisé, m’avaient choqué. Lorsqu’ensuite j’ai dirigé la Fondation du Patrimoine, j’ai réalisé que si ma génération a eu la chance d’hériter d’un patrimoine d’une très grande richesse, l’architecture et les paysages que nous lèguerons à nos enfants risquent, en comparaison, de leur sembler bien pauvres et stéréotypés. Face à la rapidité inouïe de l’urbanisation, la ville idéale telle que Le Corbusier l’avait imaginée au XXe siècle, avec la quasi disparition de la rue, est un échec. Il fallait donc tout remettre à plat.

C’est pour cela qu’à la tête de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, dans les années 2000, vous avez programmé trois expositions sur le thème de la ville durable et écologique ?

Oui. A l’époque, la Cop 21 n’avait pas encore eu lieu et il s’agissait de sensibiliser à ces enjeux cruciaux encore trop peu intégrés par les Français, mais aussi par une partie des professionnels.
La Cité a donc accueilli un concours international d’architectes sur le Grand Paris qui était en train de naître, puis deux expositions : Habiter écologique, en 2009, et La ville fertile, en 2011. Pas loin de dix ans plus tard, la prise de conscience est là, mais il s’agit maintenant de mobiliser pour entrer dans la réalisation concrète. C’est le rôle de cette Biennale. À sa manière, elle s’inscrit dans la continuité du baron Haussmann qui, au milieu du XIXe siècle, a dû relever des défis assez semblables aux nôtres. Il lui fallait, comme aujourd’hui, répondre à la pression immobilière dans l’une des capitales les plus denses du monde tout en rendant cette ville fonctionnelle, hygiénique, équilibrée et agréable à vivre. Paris a été à cette époque un formidable lieu d’expérimentation et a rayonné dans le monde entier. Aujourd’hui, le terrain de jeu s’est élargi à la Région Île-de-France qui redevient, presque deux siècles après, l’un des grands laboratoires de l’invention en matière d’urbanisme. Avec la réalisation du Grand Paris, la naissance de nouvelles gares, l’arrivée des JO, le quasi consensus (du moins en France) pour répondre aux défis posés par la Cop 21, les opportunités sont immenses. On n’a plus le droit de les gâcher. À l’initiative de la Région Île-de-France et avec le concours du château de Versailles, du Louvre, de l’École Nationale Supérieure d’Architecture, de L’École nationale supérieure de paysage et de la ville de Versailles, la Bap apporte sa pierre à l’édifice commun.

Les commissaires

Djamel Klouche

Architecte et urbaniste, Djamel Klouche est maître de conférences à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Versailles dont il a été le président entre 2013 et 2016. Depuis, il en dirige le Conseil d’école.
En 1996, il co-fonde avec François Decoster et Caroline Poulin, l’AUC et l’AUC as, agences d’architecture et d’urbanisme, basées à Paris.
L’AUC s’engage dans de multiples sujets métropolitains : le projet d’aménagement du Pleyel, secteur stratégique du Grand Paris, les « 50 000 nouveaux logements » à Bordeaux ou encore le GEN PLAN, une réinvention du centre d’affaire de Lyon, autour de la gare la Part-Dieu comme hub métropolitain.
Lauréat de la consultation internationale lancée par le Président de la République française sur le Grand Paris en 2008, il est impliqué aujourd’hui dans de nombreux projets urbains sur le territoire européen. Commissaire de la Biennale d’architecture et d’urbanisme de Bordeaux en 2010 (AGORA), il participe également à celle de Venise en 2014 et à celle de Rotterdam en 2016.

Alexandre Chemetoff

Architecte, urbaniste et paysagiste, Alexandre Chemetoff a choisi de pratiquer son activité librement : refuser les limites et les frontières entre les disciplines pour un art polytechnique qui s’occuperait de tout en adoptant une attitude relative.
Il fonde ainsi, en 1983, le Bureau des Paysages, une structure regroupant ces trois disciplines. Créée en 2008, sa société de holding dénommée Alexandre Chemetoff & associés coordonne et anime l’ensemble de l’activité du Bureau des Paysages. Ce bureau exerce principalement son activité dans différentes villes et régions françaises. Implanté à Gentilly et à Nantes, cet atelier est un lieu où s’exercent les différentes pratiques et approches de l’urbanisme, de l’architecture, de la construction, du design, du graphisme, de l’aménagement d’espaces extérieurs, ainsi qu’une activité de recherche, de diffusion et d’édition.

Nicolas Gilsoul

Architecte et paysagiste, Nicolas Gilsoul est docteur à L’Institut des Sciences du Vivant de Paris. Il enseigne à Paris, Milan, Vancouver, Bruxelles, Versailles et Zürich le projet urbain et paysager. Chevalier des Arts et lettres, lauréat de l’Académie de France à Rome, pensionnaire de la villa Médicis, il a remporté de nombreux prix d’architecture. En 2011, la Cité de l’Architecture et du Patrimoine lui commande une jungle hybride sous la colline de Chaillot pour déployer les projets prospectifs de l’exposition La Ville Fertile. Régulièrement consulté par des industriels et des villes, il sort un livre de référence chez Laffont avec Erik Orsenna Désirs de ville en 2018, et prépare deux nouveaux ouvrages chez Fayard sur les mutations de la faune et de la flore face aux territoires complexes de nos villes. Située sur les toits de Paris, son atelier est un laboratoire au sein duquel se formalisent des projets d’aménagements urbains (La Cour des Senteurs et l’Avenue de l’Europe à Versailles, la redécouverte de la Bièvre à Jouy-en-Josas, les paysages énergétiques du campus de Columbus en Ohio) et des études prospectives à Tokyo, Fukushima et New York. Il finalise la cartographie végétale des jardins hybrides en spirale de l’Occitanie tower de Toulouse (architecte Daniel Liebeskin). Inauguration en 2022.

Élisabeth Maisonnier

Archiviste-paléographe de formation à l’École nationale des Chartres, Élisabeth Maisonnier est conservateur du patrimoine et responsable du Cabinet des arts graphiques au château de Versailles depuis 2013. Entre 2004 et 2012, elle est conservateur des bibliothèques à la Bibliothèque municipale de Versailles, en charge des collections patrimoniales. Élisabeth Maisonnier est également membre associé de l’Académie de Versailles (Académie des Sciences Morales, des Lettres et des Arts de Versailles et d’Île-de-France).